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L'art des sophistes et ses dangers


" SOCRATE : - Alors dis-moi ce que c'est, selon toi, qu'un sophiste.
HIPPOCRATE : - Pour moi, comme le nom l'indique, c'est un homme qui a la connaissance de choses savantes.
SOCRATE : - Mais on peut en dire autant des peintres et des architectes, ce sont des gens qui ont la connaissance de choses savantes. Mais si on nous demandait de quelles choses savantes les peintres ont la connaissance, nous répondrions sans doute que c'est des choses qui concernent l'exécution des images, et ainsi de suite. Et si l'on nous demandait : et le sophiste, de quelles choses savantes a-t-il la connaissance ? en quelle exécution est-il expert ?
HIPPOCRATE : - Que dirions-nous, Socrate, sinon qu'il est expert à rendre habile à parler ?
SOCRATE : - Réponse correcte, peut-être, mais encore insuffisante puisqu'elle appelle une nouvelle question : de quoi rend-il habile à parler ? Ainsi le cithariste rend habile à parler sur l'art qu'il enseigne, celui de la cithare, n'est-il pas vrai ? - HIPPOCRATE : - Si.
SOCRATE : - Bien ; mais le sophiste sur quoi rend-il habile à parler ? évidemment sur ce qu'il sait ? HIPPOCRATE : - Sans doute.
SOCRATE : - Mais quelle est donc cette chose en laquelle il est savant lui-même et en laquelle il rend savant son disciple ?
HIPPOCRATE : - Par Zeus, je ne suis plus capable de te répondre. […]
SOCRATE : - Est-ce que par hasard, Hippocrate, le sophiste ne serait pas un négociant ou un commerçant en denrées dont l'âme se nourrit ? Du moins, pour ma part, c'est ainsi qu'il m'apparaît.
HIPPOCRATE : - Mais quelle est donc cette nourriture de l'âme ?
SOCRATE : - C'est certainement les connaissances. Et il est à craindre que le sophiste ne nous trompe en nous vantant sa marchandise, tout comme le négociant ou le commerçant avec la nourriture du corps. Ceux-ci ignorent ce qui dans les denrées qu'ils vendent est bon ou mauvais pour le corps, ils vantent tout ce qu'ils vendent et les acheteurs n'en savent pas davantage, à moins d'être gymnastes ou médecins. De même ces gens qui colportent les connaissances de ville en ville, en gros ou en détail, à qui en désire : ils vantent tout ce qu'ils vendent, alors qu'il s'en trouve peut-être qui ignorent ce qui est bon et ce qui est mauvais pour l'âme, et les acheteurs ne le savent pas davantage, à moins de se trouver experts en médecine de l'âme. Donc s'il se trouve que, toi, tu sais ce qui s'y trouve de bon et de mauvais, tu peux sans danger acheter des connaissances chez Protagoras ou chez tout autre ; sinon, prends garde à ne pas risquer sur un coup de dés le sort de ton bien le plus précieux. Car le risque est même beaucoup plus grand quand on achète des sciences que quand on achète des aliments. Aliments et boissons achetées au négociant ou au commerçant peuvent être emportés dans des récipients, que l'on peut déposer chez soi avant que le corps les absorbe en mangeant et en buvant, et il est loisible de convoquer quelqu'un qui sait ce qui est mangeable ou buvable et ce qui ne l'est pas, en quelle quantité et à quel moment, de sorte que l'achat ne comporte pas grand risque. Or les connaissances, on ne peut les emporter dans un récipient à part ; mais sitôt payé, le savoir est accueilli et mis dans l'âme, et quand on s'en va, le bien ou le mal est fait. "

Platon, Protagoras

Citations complémentaires