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Il faut savoir oublier le passé

« Il y a un degré d'insomnie, de rumination, de sens historique au delà duquel l'être vivant se trouve ébranlé et finalement détruit. Qu'il s'agisse d'un individu, d'un peuple ou d'une civilisation.
Pour déterminer ce degré et par là, la limite à partir de laquelle le passé doit être oublié, si l'on ne veut pas qu'il devienne le fossoyeur du présent, il faudrait savoir précisément quelle est la force plastique de l'individu, du peuple, de la civilisation en question. Je veux parler de cette force qui permet à quelqu'un de se développer de manière originale et indépendante, de transformer et d'assimiler les choses passées ou étrangères, de guérir ses blessures, de réparer ses pertes, de reconstituer sur son propre fonds les formes brisées. Il existe des gens tellement dépourvus de cette force qu'un seul événement, une seule souffrance, souvent même, une seule légère injustice suffit, comme une toute petite écorchure, à les vider irrémédiablement de leur sang (…).
Plus la nature profonde d'un individu possède des racines vigoureuses, plus grande sera la part de passé qu'il pourra assimiler ou accaparer, et la nature la plus puissante, la plus formidable se reconnaîtrait à ce qu'il n'y aurait pour elle pas de limite où le sens historique deviendrait envahissant ou nuisible ; toute chose passée, proche ou lointaine, elle saurait l'attirer, l'intérioriser, l'intégrer à soi et pour ainsi dire, la transformer en son propre sang. (…)
C'est seulement quand il est assez fort pour utiliser le passé au bénéfice de la vie et pour refaire de l'histoire avec des événements anciens, que l'homme devient homme : trop d'histoire en revanche, tue l'homme, et sans cette enveloppe de non-historicité, jamais il n'aurait commencé ni osé commencer à être. »

Nietzsche, Seconde considération intempestive