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La religion comme névrose

"Nous affirmons que c'est Dieu qui a édicté l'interdit du meurtre. Nous osons donc deviner ses intentions et nous trouvons que lui non plus ne veut pas que les hommes s'exterminent les uns les autres. En procédant ainsi, nous revêtons l'interdit culturel d'une solennité toute particulière, non sans risquer par là de faire dépendre son observance de la croyance en Dieu. Si nous revenons sur cette démarche, n'imputant plus notre volonté à Dieu et nous contenant de fonder socialement l'interdit culturel, nous avons certes renoncé à le transfigurer, mais nous avons du même coup évité de le mettre en danger. De l'enfant de l'homme nous savons qu'il ne peut mener à bien son développement vers la culture sans passer par une phase de névrose plus ou moins nette. Cela vient de ce que l'enfant ne peut pas réprimer par un travail rationnel de l'esprit un aussi grand nombre de ces revendications pulsionnelles qui sont inutilisables pour plus tard, mais qu'il doit les dompter par des actes de refoulement derrière lesquels se trouve, en règle générale, un motif d'angoisse. La plupart de ces névroses d'enfant sont spontanément surmontées pendant la croissance , les névroses de contrainte de l'enfance en particulier ont ce destin. Pour le reste, c'est le traitement psychanalytique qui est censé y mettre ultérieurement bon ordre. De manière tout à fait similaire, on devrait supposer que l'humanité, considérée comme un tout, entre au cours de son développement séculaire dans les états qui sont analogues aux névroses, et ce pour les mêmes raisons, parce que, aux temps de son ignorance et de sa faiblesse intellectuelle, c'est seulement par des forces purement affectives qu'elle a réalisé les renoncements pulsionnelles indispensables à la vie en commun des hommes. Les précipités de processus similaires aux refoulements survenus à l'époque préhistorique resteraient alors pour longtemps inhérents à la culture. La religion serait la névrose de contrainte universelle de l'humanité , comme celle de l'enfant, elle serait issue du complexe d'Oedipe, de la relation au père. Selon cette conception, il serait à prévoir que se détourner de la religion doit s'effectuer avec la fatale inexorabilité d'un processus de croissance et que nous trouvons aujourd'hui même au beau milieu de cette phase de développement."

Freud, L'avenir d'une illusion