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La réalité de l'instant

L'intuition bergsonienne rappelée, voyons quel côté, contre elle, les difficultés vont s'accumuler. Voici d'abord un choc en retour de la critique bergsonienne contre la réalité de l'instant.

En effet, si l'instant est une fausse césure, le passé et l’avenir vont être bien difficiles à distinguer puisqu’ils sont toujours artificiellement séparés. Il faut alors prendre la durée, dans une unité indes­tructible. D’où. toutes les conséquences de la philo­sophie bergsonienne: dans chacun de nos actes, dans le moindre de nos gestes on pourrait donc saisir le caractère achevé de ce qui s'ébauche, la fin dans le commencement, l'être et tout son devenir dans l'élan du germe.

Mais admettons qu'on puisse définitivement mêler passé et avenir. Dans cette hypothèse, une difficulté nous semble se présenter à qui veut pousser jusqu'au bout l'utilisation de l’intuition bergsonienne. Ayant triomphé en prouvant l’irréalité de l’instant, comment parlerons-nous du commencement d'un acte ? Quelle puissance surnaturelle, placée en dehors de la durée, aura donc la faveur de marquer d'un signe décisif une heure féconde qui, pour durer, doit tout de même commencer ? Cette doctrine des commen­cements dont nous verrons l'importance dans la philosophie roupnelienne1 , comme elle doit rester obscure dans une philosophie opposée qui nie la valeur de l'instantané ! Sans doute, à prendre la vie par son milieu, dans sa croissance, dans sa montée, on a toute chance, avec M. Bergson, de montrer que les mots avant et après n'ont guère qu'un sens de repère, parce qu'entre le passé et l'avenir on suit une évolution qui dans son sucés général parait continue. Mais si l'on se porte dans le domaine des mutations brusques, où l’acte créateur s'inscrit brusquement, comment ne pas comprendre qu'une ère nouvelle s'ouvre toujours par un absolu ? or toute évolution, dans la proportion où elle est décisive, est ponctuelle par des instants créateurs.

Cette connaissance de l'instant créateur, où la trouverons-nous plus sûrement que dans le jaillis­sement de notre conscience ? N'est-ce pas là que l'élan vital est le plus actif ? Pourquoi essayer de revenir à quelque puissance sourde et enfouie qui a manqué plus ou moins son propre élan, qui ne l'a pas achevé, qui ne l'a pas même continué, alors que se déroulent sous nos yeux, dans le présent actif, les mille accidents de notre propre culture, les mille tentatives de nous renouveler et de nous créer ? Revenons donc au point de départ idéaliste, acceptons de prendre pour champ d'expérience notre propre esprit dans son effort de connaissance. La connaissance est par excellence une oeuvre tempo­relle. Essayons alors de détacher notre esprit des liens de la chair, des prisons matérielles. Dès qu'on le libère, et dans la proportion où on le libère, on s'aperçoit qu'il reçoit mille incidents, que la ligne de son rêve se brise en mille segments suspendus à mille sommets. L'esprit, dans son oeuvre de connais­sance, se présente comme une file d'instants net­tement séparés. C'est en en écrivant l'histoire qu'artificiellement, comme tout historien, le psychologue y met le lien de 1a durée. Au fond de nous-mêmes, où la gratuité a un sens si clair, nous ne saisissons pas la causalité qui donnerait une force à la durée et c'est un problème savant et indirect de chercher des causes dans un esprit où ne naissent que des idées.

En résumé, quoi qu'on pense de la durée en soi, saisie dans l'intuition bergsonienne dont nous n'avons pas la prétention d'avoir fait le procès en quelques pages, i1 faut pour le moins, à côté de la durée, concéder une réalité décisive à l'instant.

Bachelard, L'intuition de l'instant