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La continuité psychique n'est pas une durée mais une oeuvre

Sur un mode plus doux, le regret des occasions manquées nous met en présence des dualités temporelles. Quand nous voulons dire notre passé, enseigner notre personne à autrui, la nostalgie des durées où nous n'avons pas su vivre trouble profondément notre intelligence historienne. Nous voudrions avoir à raconter un continu d'actes et de vie. Mais notre âme n'a pas gardé le fidèle souvenir de notre âge ni la vraie mesure de la longueur du voyage au long des années ; elle n'a gardé que le souvenir des événements qui nous ont créés aux instants décisifs de notre passé. Dans notre confidence, tous les événements sont réduits à leur racine sur un instant. Notre histoire personnelle n'est donc que le récit de nos actions décousues et, en la racontant, c'est par des raisons, non par de la durée, que nous prétendons lui donner de la continuité. Ainsi notre expérience de notre propre durée passée est appuyée sur de véritables axes rationnels ; sans cette charpente, notre durée s'écroulerait. Par la suite nous montrerons que la mémoire ne nous livre même pas directement l'ordre temporel ; elle a besoin d'être soutenue par d'autres principes d'ordination. Nous ne devons pas confondre le souvenir de notre passé et le souvenir de notre durée. Par notre passé, nous savons tout au plus, dans le sens même précisé par M. Pierre Janet , ce que nous avons déclenché dans le temps ou ce qui, dans le temps, nous a heurtés. Nous ne gardons aucune trace de la dynamique temporelle, de l'écoulement du temps. Nous connaître, c'est nous retrouver dans cette poussière d'événements personnels. C'est sur un groupe de décisions éprouvées que repose notre personne.

Bachelard, La dialectique de la durée