Dossiers > Accueil

Communauté

Devenir membre

La raison et l'expérience

« Sans la mise en forme rationnelle de l'expérience que détermine la position d'un problème, sans ce recours constant ? une construction rationnelle bien explicite, on laissera se constituer une sorte d'inconscient de l'esprit scientifique qui demandera ensuite une longue et pénible psychanalyse pour être exorcisé. Comme le note M. Edouart Le Roy en une belle et dense formule: "La connaissance commune est inconscience de soi". Mais cette inconscience peut saisir aussi des pensées scientifiques. Il faut alors réanimer la critique et ramener la connaissance au contact des conditions qui lui ont donné naissance, revenir sans cesse ? cet "état naissant" qui est l'état de vigueur psychique, au moment même où la réponse est sortie du problème. Pour qu'on puisse vraiment parler de rationalisation de l'expérience, il ne suffit pas qu'on trouve une raison pour un fait. La raison est une activité psychologique essentiellement polytrope : elle veut retourner les problèmes, les varier, les greffer les uns sur les autres, les faire proliférer. Une expérience, pour être vraiment rationalisée, doit donc être insérée dans un jeu de raisons multiples. Une telle théorie de la rationalisation discursive et complexe a, contre elle, les convictions premières, le besoin d'immédiate certitude, le besoin de partir du certain et la douce croyance en la réciproque que la connaissance d'où l'on est parti était certaine. Ainsi, quelle n'est pas notre mauvaise humeur quand on vient contredire nos connaissances élémentaires, quand on vient toucher ce trésor puéril gagné par nos efforts scolaires! Et quelle prompte accusation d'irrespect et de fatuité atteint celui qui porte le doute sur le don d'observation des anciens! Dès lors, comment une affectivité si mal placée n'éveillerait-elle pas l'attention des psychanalystes. »

Bachelard, La formation de l'esprit scientifique