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Nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines

Nous nous attachons ? nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines; car nous y voyons bien mieux l'identité de notre nature et les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos misères communes nous unissent par affection. L'aspect d'un homme heureux inspire aux autres moins d’amour que d'envie; on l'accuserait volontiers d'usurper un droit qu'il n'a pas en faisant un bonheur exclusif; et l'amour-propre souffre encore en nous faisant sentir que cet homme n'a nul besoin de nous. Mais qui est-ce qui ne plaint pas le malheureux qu'il voit souffrir ? Qui est-ce qui ne voudrait pas le délivrer de ses maux s'il n'en coûtait q'un souhait pour cela?
L'imagination nous met ? la place du misérable plutôt qu'? celle de l'homme heureux; on sent que l'un de ces états nous touche de plus prés que l'autre. La pitié est douce, parce qu'en se mettant ? la place de celui qui souffre, on sent pourtant le plaisir de ne pas souffrir comme lui. l'envie est amère, en ce que l'aspect d'un homme heureux, loin de mettre l'envieux ? sa place, lui donne regret de n'y pas être. Il semble que l'un nous exempte des maux qu'il souffre, et que l'autre nous ôte les biens dont il jouit.

Rousseau