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distingue Distinction entre les maîtres qui affirment la valeur de la vie, qui sont actifs, et les esclaves qui ont peur de la vie, qui ne sont que réactifs.

La révolte des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment lui-même devient créateur et enfante des valeurs ; le ressentiment de ces êtres, à qui la vraie réaction, celle de l'action, est interdite et qui ne trouvent de compensation que dans une vengeance imaginaire. Tandis que toute morale aristocratique naît d'une triomphale affirmation d'elle-même, la morale des esclaves oppose dès l'abord un « non » à ce qui ne fait pas partie d'elle-même, à ce qui est « différent » d'elle, à ce qui est son « non-moi » : et ce non est son acte créateur. Cette inversion du regard appréciateur - ce point de vue nécessairement tourné vers l'extérieur plutôt que sur soi-même - appartient au ressentiment : la morale des esclaves a toujours et avant tout besoin, pour prendre naissance, d'un monde hostile et extérieur: il lui faut, pour parler physiologiquement, des stimulants extérieurs pour agir - son action est foncièrement une réaction. Le contraire a lieu, lorsque l'évaluation des valeurs est celle des maîtres : elle agit et croît spontanément, elle ne cherche son antithèse que pour s'affirmer soi-même avec encore plus de joie et de reconnaissance [...]. Les « bien nés » avaient le sentiment d'être les « heureux » ; ils n'avaient pas besoin de construire artificiellement leur bonheur en se comparant à leurs ennemis, de se persuader ni de mentir (comme font tous les hommes du ressentiment) ; et de même en leur qualité d'hommes complets, débordants de vigueur et, par conséquent, nécessairement actifs, ils ne savaient pas séparer le bonheur de l'action. - Chez eux, l'activité était nécessairement mise au compte du bonheur (de là l'origine de l'expression eu prattein). - Tout cela est en contradiction profonde avec le « bonheur » tel que l'imaginent les impuissants, les opprimés, accablés sous le poids de leurs sentiments hostiles et ; venimeux, chez qui le bonheur apparaît surtout sous forme de ; stupéfiant, d'assoupissement, de repos, de paix, de « sabbat », de : relâchement pour l'esprit et le corps, bref sous sa forme passive.

Nietzsche, Généalogie de la morale